Transcript de l'épisode
Bienvenue à l'art d'être humain! Votre complice pour comprendre et embrasser la complexité, la beauté et les défis d’être humain, de la salle de réunion au salon familial, dans votre relation avec vous-mêmes et avec les autres.
Car, vous le savez, l'expérience humaine est remplie de défis ET à la fois immensément belle. ÊTRE humain, c'est être capable tenir ces deux vérités à la fois! C'est embrasser cette complexité et, c'est... tout un art!
Je suis Pascale Dufresne. Et à chaque épisode, où se mélangent la science et l'art du développement humain, j'explore avec vous une question sous des angle nouveaux et révélateurs car je marche cette route d'exploratrice avec vous à partir de ma propre expérience.
Alors aujourd'hui, c'est l'art d'être humain au travail. Et je me pose la question, est l'amour dans tout ça?
Déjà, parler d'amour comme force transformatrice et comme salut possible de notre humanité, c'est un challenge. Certain diront: Trop naïf. Trop new age. Réservé aux adeptes de mantras positifs. Aux mystiques en quête d'éveil. Aux disciples de la psycho-pop.
Donc, imaginez, parler d'amour dans le monde du travail, comme souffle vital de nos organisations, comme essence même de nos relations au travail, ça peut déranger.
Récemment, j'ai reçu cette invitation comme conférencière à un évènement, pour mener un dialogue qui explorerait la place de l'amour dans le monde du travail et nos organisations. Une fois seule avec moi-même, j'ai senti un vertige.
Qui suis-je pour parler de ce thème? Moi qui me bute souvent à des incapacités d'aimer aussi intensément, aussi passionnément que je le voudrais. Moi qui voudrais souvent aimer différemment. L'amour est une grande traversée, et nous ne partons pas tous de la même rive.
Puis, je me suis imaginé un monde sans amour, des organisations sans amour, du leadership sans amour... Et cette question qui m'a bouleversée : quel est le prix à payer d'un monde sans amour?
Plus je méditais sur la question, plus d'autres questions émergeaient. Mais pas tant de réponses.
Aussi, je voulais éviter de banaliser quelque chose d'aussi vaste, voire de sacré. Car l'amour est difficile à porter en tout temps. Il commence par se l'offrir à soi-même, ce qui n'est pas une mince affaire. Tant de phénomènes nous empêchent d'être inconditionnels dans cette posture : nous jugeons facilement, nous avons du mal à aimer ceux que nous considérons "moins aimables". Nos peurs – rejet, abandon, humiliation, échec, exclusion – nous bloquent. Nos attentes et ruminations nous entravent. J'ai lu des études sur ce thème, des textes d'experts et d'académiciens! Mais je ne souhaitais surtout théoriser ou conceptualiser l'amour. Comment rationaliser l'un des plus grands mystères de l'expérience humaine? Comme le disait Jung : « Connaissez toutes les théories, maîtrisez toutes les techniques, mais lorsque vous touchez une âme humaine, soyez simplement une autre âme humaine. »
Puis le doute m'a envahie. Est-ce que les gens seraient au rendez-vous pour cette conversation? Les gens étaient là, par dizaines, curieux, sensibles, en soif de sens, de liens, d'humanité. Pas de licornes ni d'arcs-en-ciel. Juste cette quête profonde. Toutes ces âmes humaines à la rencontre d'autres âmes humaines.
J'avais envie de vous offrir une partie de la récolte de mes réflexions et de ce dialogue.
Qu'est-ce qui s'oppose à l'amour?
Carl Jung disait que l'inverse de l'amour n'est pas la haine, mais le pouvoir. Je préciserais : "le pouvoir-sur" les autres, et le pouvoir dans les mauvaises mains. (versus le pouvoir -avec les autres). Le 'pouvoir-sur' est cette tendance à contrôler, dominer ou manipuler les autres pour atteindre nos objectifs. C'est un pouvoir qui écrase plutôt que d'élever. À l'inverse, le 'pouvoir-avec' est collaboratif, il amplifie les forces de chacun et crée un espace où tous peuvent contribuer pleinement. Le pouvoir-sur créé de ls souffrance.
Patricia Bourrié, psychothérapeute et auteure française reconnue pour ses travaux sur les relations humaines et la communication bienveillante nous rappelle que le contraire de l'amour, ce n'est pas la haine, mais l'indifférence. Car l'indifférence, est une mort relationnelle. L'indifférence créé une déconnexion et une déshumanisation.
Et plusieurs disent que l'inverse de l'amour c'est la peur qui elle peut nous faire tomber dans le contrôle, la complaisance, nous paralyser out out autre conditionnement.
Et si ces trois éléments étaient vrais? Dans nos organisations, ces trois forces dansent ensemble : la peur, le pouvoir-sur et l'indifférence. Et si l'absence d'amour se manifestait de ces trois façons : par la peur qui nous paralyse, par l'indifférence qui nous déconnecte, par le pouvoir qui créé de la souffrance?
Une des entraves à l'amour: Accepter de se laisser aimer
La veille de cette invitation à cette conférence-dialogue, un ancien participant à mes parcours de leadership, m'avait écrit pour m'offrir un témoignage. L'amour avait été sa bouée de sauvetage face à l'épuisement. Mais pas dans sa capacité à en donner - dans celle à en recevoir. À s'en offrir à lui-même, à s'aimer. À s'ouvrir en vulnérabilité à son équipe et s'autoriser à en recevoir. Il a été aimé, est passé à travers sa période d'adversité, et il a guéri. On est en détresse, en souffrance, on cherche des solutions à gauche et à droite, mais elles sont là, dans ces offres de soutien que l'on refuse pour ne pas être un poids, ou car dans notre rôle, il est impensable de se montrer vulnérable.
En accompagnant des leaders, je remarque souvent ce paradoxe : ce sont des personnes très aimantes, mais c'est recevoir l'amour qui est en jeu pour elles. Cela nous demande de faire face à nos fragilités, nos vulnérabilités, notre sentiment de ne pas en faire assez, ou de ne pas être assez.
Une seconde entrave à l'amour: Demeurer sur notre chemin d'amour
Ce qui m'apparaît, c'est que le défi ça n'est pas seulement d'être aimant... c'est de le rester!
Dans les situations difficiles, les conflits, les conversations courageuses, par exemple. Un autre participant qui avait vécu une semaine intensive de leadership avec nous, m'a partagé ceci. Il me dit: "J'étais tout juste de retour de ma semaine, à peine arrivé à la maison, que ma femme me partage les difficultés qu'elle a vécues cette semaine là, pendant mon absence, avec les enfants et le boulot." Il poursuit: "je me connais, normalement, j'aurais justifié et rationalisé et là, je l'ai juste écoutée! Tellement qu'elle a été surprise! et touchée! Ce retour à la maison aurait pu se passer bien différemment!" Que s'est-il passé pour lui? Et bien... il avait le coeur grand ouvert, à la fin de cette semaine de connexions, de profondeur et d'humanité. Il était sur son chemin d'amour... Imaginez ce qui pourrait se produire dans notre monde, nos communautés, nos familles, si chaque personne pouvait expérimenter ça!
L'amour au travail, j'en suis convaincue, a un impact qui transcende les frontières de nos lieux professionnels. C'est la possibilité de revenir du boulot avec de la vitalité, le coeur ouvert et être ce que l'on souhaite être pour nos proches! Au lieu de revenir lessivés, désabusés et démoralisés!
Voilà le sens profond pour moi de l'amour dans nos lieux de travail et nos organisations.
Ensuite et bien, il y a ceux et celles qui qui sont, pour vous, plus "difficiles à aimer"🙂 . Cette personne qui vous coupe systématiquement la parole, qui ne vous voit pas, qui vous semble froide.
Les gérants d'estrade, ceux qui veulent toujours avoir raison. Cette personne qui sans trop que vous sachiez pourquoi, ne vous revient simplement pas, que vous ne comprenez pas, qui a des convictions ou idées différentes des vôtres, qui nous crêpe le chignon. Peut-êre aussi es trop pessimistes ou les trop joyeux. Les prétentieux. Les tit-jos connaissants. Les câsseux de party. Les chiâleux. Celles qui ont tout cuit dans le bec. Que leur bec ne leur arrête pas. Ceux dont l'ouverture d'esprit est étroite.
Bref... les difficiles à aimer. :)
Je crois profondément, en fait je sais, d'expérience, que toute personne, une fois vue et accueillie sans condition dans ce qu'elle est et vit, lorsqu'elle est aimée au fond, de l'espace se créé en elle. Elle baisse sa garde. Et là, uniquement là, une connexion peut se créer. Voilà ce que l'on peut être pour l'Autre, même les plus difficiles à aimer, un créateur d'espace intérieur.
Je me souviens d'une coachée qui m'avait été référée il y a une dizaine d'années. On me l'avait décrite comme dure, réactive, autocratique et arrogante.
Dès nos premières rencontres, j'ai constaté son comportement reflétait effectivement ce qu'on m'avait décrit. Elle reproduisait ces comportements avec moi : me coupait la parole, remettait en question mes approches, adoptait une posture défensive. Je me sentais constamment mise à l'épreuve.
J'ai dû admettre qu'il m'était difficile d'être à mon meilleur avec elle. Je sentais ma propre garde se lever, mes propres stratégies de protection s'activer.
Puis un jour, j'ai choisi de lui offrir un feed-back à la fois courageux et vulnérable. J'ai nommé l'impact émotionnel de ses comportements sur moi, avec beaucoup de douceur et de sensibilité, à partir de mon ressenti, sans parler de ses comportements mais de leurs impacts.
Quelque chose s'est passé. Nous avons pleuré ensemble. Pour la première fois, elle a baissé sa garde et m'a parlé de son enfance, des manques d'amour qu'elle avait vécus, et comment ces blessures avaient forgé ses stratégies de survie. Comment derrière cette carapace de dureté se cachait une petite fille qui n'avait jamais été vue dans sa vulnérabilité.
C'est à ce moment précis que mon cœur s'est véritablement ouvert. Je l'ai vue, vraiment vue. Plus la femme arrogante, mais l'être humain dans toute sa complexité et sa fragilité. Je l'ai aimée, bercée métaphoriquement dans cet espace sécuritaire que nous avions créé ensemble.
Un miracle s'est produit sous mes yeux. Un moment de grâce dont j'ai été témoin privilégiée. Cette femme que tous trouvaient si difficile à aimer a commencé à s'adoucir, à s'ouvrir, à transformer ses relations.
Ce n'était pas une technique sophistiquée qui avait fait la différence. C'était simplement l'amour bienveillant - l'accueil sans condition de ce qu'elle était et vivait.
Comme le disait si bien Carl Rogers : "Les personnes sont aussi merveilleuses que des couchers de soleil si on les laisse être. Quand je regarde un coucher de soleil, je ne me surprends pas à dire : 'Adoucissez un peu l'orange dans le coin droit.' Je n'essaie pas de contrôler un coucher de soleil. Je l'observe avec émerveillement tandis qu'il se déploie."
Alors, que faire? L'amour dans le monde du travail, dans nos organisations, une utopie? possible? Nécessaire? On fait comment?
L'amour dans le monde du travail, ça n'est pas de danser en tutu dans un Conseil d'Administration. Ni de se faire des câlins collectifs. Ni de se tenir par la main et chanter Kumbaya!
C'est de, comme le dit le poète libanais Khalil Gibran, de rendre l'amour visible!
Voici ce qu'il écrit dans Le Prophète:
"Vous travaillez pour vous maintenir au diapason de la terre et de l'âme de la terre.
Quand vous travaillez, vous êtes une flûte où, à travers son coeur, les soupirs de vos heures se métamorphosent en mélodie.
Et vivre en harmonie avec le travail c'est en vérité aimer la vie,
Et aimer la vie à travers le travail c'est être initié au secret le plus intime de la vie.
Et qu'est-ce que travailler avec amour ?
C'est tisser un vêtement avec des fils tirés de votre coeur, comme si votre bien-aimée devait le porter.
C'est construire une maison avec affection, comme si votre bien-aimée devait y habiter.
C'est semer des graines avec tendresse et récolter la moisson avec joie, comme si votre bien-aimée devait en manger le fruit.
C'est insuffler en toutes choses que vous façonnez un zéphyr de votre esprit,
La grandeur réside en celui qui transforme la voix du vent en une mélodie rendue plus suave par son propre amour.
Le travail est l'amour rendu visible."
Khalil Gibran, Le Prophète
L'amour rendu visible. C'est:
La compassion: Mettre notre bonté en action.
Offrir notre pleine présence. Quand on là avec quelqu'un, être toute là.
Voir les gens, les voir pour vrai
Leur offrir un regard positif inconditionnel
L'accueil entier de toutes leurs expériences humaines, même si ça ne fait pas notre affaire qu'ils se sentent comme ceci ou comme cela. C'est LEUR expérience.
Faire en sorte que chaque personne que l'on croise, reparte mieux que quand elle est arrivée.
Voilà pour moi ce qu'est l'amour.
une présence à incarner
une curiosité du coeur
Et à constamment se demander:
Comment rester dans mon chemin d'amour? Au lieu de celui de peur, pouvoir-sur ou indifférence?
Que ferait l'amour à travers moi en ce moment?
Je me dis que c'est ça, ma mission de leader et d'intervenante : aimer. C'est ça notre job d'humain! De conjoint, d'ami, de parent.
D'ailleurs, je vous invite, ceux et celles qui s'intéressent au leadership ou qui sont des leaders, à visionner cette vidéo de Gianpiero Petriglieri, psychiatre de formation et professeur à INSEAD, expert en leadership. Il y présente cette idée: le leadership n'est pas une "semblable à l'amour" mais bel et bien... une forme d'amour.
Je vous mettrai le lien avec les autres informations relatives à cet épisode.
Aux coachs, intervenants, accompagnateurs, facilitateurs, je dirais : oui, maîtrisons nos outils et nos pratiques, cultivons un esprit curieux et ouvert. Mais surtout, gardons le cœur grand ouvert. Les traversées que nos clients doivent entreprendre sont souvent difficiles et semées d'embûches. Notre travail essentiel est donc de rendre ces chemins plus accessibles, plus sécurisants, en y apportant ce qui transforme véritablement : l'amour bienveillant.
Nous devons rendre l'accès à l'amour visible et facilité pour qu'ils y puisent quand ils en ont besoin, surtout s'ils en ont manqué dans leur vie. Et rappelons-nous que même ceux d'entre nous qui n'ont pas reçu suffisamment d'amour dans leur jeunesse peuvent apprendre à l'offrir pleinement. Cette capacité d'aimer n'est pas définie par notre passé mais par notre engagement conscient dans le présent. Souvent, c'est même cette conscience de son importance qui nous permet de la cultiver avec plus d'intention et de profondeur.
Car au-delà de nos techniques, c'est cette présence aimante qui fait toute la différence.
Et si c'était ça l'art d'être humain?
De rendre l'amour visible dans nos lieux de travail?
Le 31 décembre 2021, on a demandé à Louise Latraverse : 'De quoi la COVID ne viendra pas à bout?' Elle a lancé comme un cri du cœur : 'L'amour, crisse!' Cette phrase est devenue un mantra.
Merci Louise, car encore aujourd'hui, en 2025, avec tout ce que l'on traverse, il y a une chose qu'on ne peut pas nous enlever : l'amour.